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Archives départementales de la Côte-d'Or

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En 1783 est aménagé, en haut de la Tour Philippe le Bon, un observatoire astronomique. Organisé et animé par deux ecclésiastiques, les abbés Fabarel et Bertrand, il s’appuie sur l’Académie des Arts, Sciences et Belles-Lettres de Dijon et bénéficie du soutien du prince de Condé, gouverneur de la Province. Il est doté d’un télescope conçu par William Herschel, le célèbre astronome anglais. La Révolution donne un coup d’arrêt à ses activités, qui ne reprendront que plus tard. Dès le XVIIIe siècle, Dijon est donc une cité de l’astronomie internationalement reconnue.
 

 

Le XVIIe et le XVIIIe furent des siècles astronomiques. Nul ne l'exprime mieux que d'Alembert (1717-1783), lorsqu'il évoque en 1751 « toutes les Sciences appellées Physico-Mathématiques » au début du « Discours préliminaire des éditeurs » qu'il donne à l'Encyclopédie.

« On peut mettre à leur tête l’Astronomie, dont l’étude, après celle de nous-mêmes, est la plus digne de notre application par le spectacle magnifique qu’elle nous présente. Joignant l’observation au calcul, & les éclairant l’un par l’autre, cette science détermine avec une exactitude digne d’admiration les distances & les mouvemens les plus compliqués des corps célestes ; elle assigne jusqu’aux forces mêmes par lesquelles ces mouvemens sont produits ou altérés. Aussi peut-on la regarder à juste titre comme l’application la plus sublime & la plus sûre de la Géométrie & de la Méchanique réunies, & ses progrès comme le monument le plus incontestable du succès auxquels l’esprit humain peut s’élever par ses efforts. »

Un peu partout en Europe, à côté des observatoires impériaux, royaux, pontificaux et princiers, se déploient alors des observatoires plus modestes. Ils ont en France des statuts et des origines différentes : observatoires privés ; observatoires municipaux ; observatoires d'ordres religieux, comme les jésuites (jusqu'en 1764).

 

1 Fi 9
ADCO 1 Fi 9 : Au coeur du Palais dessiné par le Jolivet et gravé
par Varin en 1784 : la tour Philippe le Bon

 

Le projet d'établir un observatoire officiel dans la tour Philippe le Bon (ou tour de la Terrasse), construite entre 1450 et 1454, remonte à 1775 ; des travaux furent menés en 1778 mais le projet ne se concrétisa que quelques années plus tard.
L’Académie des Arts, Sciences et Belles-Lettres, fondée en 1740, s’intéressait à l’astronomie, comme le montre la présence d’articles consacrés à cette science dans la collection des mémoires qui lui furent soumis au XVIIIe siècle. Tel, par exemple ce « Problème astronomique. Trouver à quelle heure le soleil se couche et se lève à Dijon le jour du solstice d’été », de l’ingénieur Pierre-Joseph Antoine, qui discute les opinions de Jacques Ozanam, Lalande et celles de l’Almanach de Frantin. Il obtient 4 h 08 et 19 h 52 pour les heures du lever du coucher du soleil, mais une mention postérieure, sur le mémoire, critique son calcul.
On trouve aussi, par exemple, parmi les mémoires de l’Académie, ceux de l’ingénieur géographe dijonnais Roger : « Avis sur un mémoire de l’abbé Bertrand sur le calcul différentiel et intégral » ; « Eclipse de lune totale, avec demeure dans l’ombre le 23 oct. 1779 calculée pour Dijon » ; et enfin, en 1782, « Table des arcs semi-diurnes sous le parallèle de Dijon 47°19’20’’ calculée de cinq minutes en cinq minutes de déclinaison tant boréale qu’australe depuis 0 jusqu’à 31° ».

Le 9 décembre 1783, le prince de Condé autorise, par une lettre adressée aux États de Bourgogne, l’établissement d’un « observatoire astronomique dans la grande tour quarrée du logis du Roy ». Le gouverneur de la province donne à la fois une autorisation administrative (il s’agit de favoriser « l’émulation pour la culture d’une des parties les plus importantes de la physique ») et l’autorisation comme propriétaire, puisque le Roi possède à Dijon l’ancien hôtel ducal, au cœur duquel s’élève la tour Philippe le Bon : Son Altesse Sérénissime donne « la jouissance de la tour du Palais du Roi ». Le dernier étage de la tour avait été conçu, au milieu du XVe siècle, comme un belvédère (H. Mouillebouche). Mais il s’agissait désormais moins de regarder la ville et ses environs que d’explorer le ciel depuis la terrasse, dans un siècle où la pollution lumineuse n’existait pas !
Les États se saisissent du projet et écrivent immédiatement en ce sens à l’Académie des Arts, Sciences et Belles-Lettres, qui préconise la constitution d’une équipe composée d’un directeur, d’un professeur et d’un aide d’observatoire. Le professeur donnera un cours d’astronomie trois fois par semaine pendant quatre mois durant le printemps. Pas moins de 15.000 livres sont affectées à l’achat de matériel.

 

C 3690
ADCO, C 3690 : Délibération de l'Académie des Arts, Sciences et Belles-Lettres
de Dijon relative à l'établissement de l'observatoire astronomique, 1783.

 

Claude-Philippe Bertrand (1757-1792), professeur de physique au collège des Godrans de Dijon, donna bientôt un cours de physique expérimentale ouvert au public, puis il fut élu membre associé de l’Académie de Dijon en 1783. C’est lui prit en charge les cours d’astronomie dispensés à l’observatoire, tandis que l’abbé Fabarel (1707-1793), grand chantre de la cathédrale, qui avait obtenu dès 1739 pour se livrer, à titre personnel, à des observations astronomiques, les trois derniers étages de la tour Philippe le Bon et qui en avait rétrocédé l’usage en 1765 à l’Académie, devint le directeur de l’observatoire institutionnel.
L’abbé Fabarel rend compte aux États de Bourgogne de l’emploi des 15.000 livres de la dotation initiale de l’observatoire. Il a acheté des livres et des instruments, mais la comptabilité montre aussi qu’il a fait appel à des artisans dijonnais pour aménager l’observatoire et y installer les instruments.

 


Jesse Ramsden (1735-1800), fabricant londonien d'instruments d'astronomie. Photo : Wikipédia

 

Il faut d’abord aménager les locaux. Il s’agit de la pièce située immédiatement sous la terrasse de la tour. C’est le travail des charpentiers, plâtriers, « ouvrier en cuivre », serrurier, plombier, maçon, tailleur de pierre, menuisier, ferblantier. Mais il y aussi des dépenses spécifiques pour disposer le matériel. L’ébéniste Courte a fait une boîte de pendule et un « pied a trois branches pour poser un instrument ». Le 8 janvier 1784, il a « envoyé a Paris la lunette d’une des pendules dont le verre avoit été cassé dans le port ». Le 26 août 1784, l’horloger Berthet fait le mouvement d’une des pendules. En 1787, le vitrier Dubary et le fondeur Bonnin font la « monture de quatre planispheres celestes et terrestres du P. de Gy ». Samuel Develay, ouvrier de Lausanne, fabrique un « genouil en cuivre [...] a differents mouvements, pour monter les lunettes ». L’horlogerie suisse vient donc à la rescousse de l’astronomie dijonnaise. Le 25 avril 1789, on paie 216 livre pour une « lunette achromatique de Ramsden de cinq pieds, nouvelle constitution, a quatre oculaires ».

Sans oublier les « frais de cours d’astronomie et autres depenses qui en dépendent » : une « table noire, avec son pied, pour les demonstrations » avec les « crayons blancs pour cette table » ; « cartons des figures servants aux demonstrations de geometrie et d’astronomie ». Les cours furent donnés, la première année, entre mars et juin 1784.
Les travaux de l’observatoire donnent lieu à des publications. En 1788, l’Académie fait imprimer chez Frantin, à 200 exemplaires, une Table des positions géographiques de toutes les villes intérieures et limitrophes de la province de Bourgogne, calculées par M. l’abbé Bertrand, professeur de physique et d’astronomie.

 

C 3690
ADCO, C 3690 : Table des positions géographiques de toutes les villes intérieures
et limitrophes de la province de Bourgogne, calculées par M. l'abbé Bertrand,
professeur de physique et d'astronomie, Dijon, Frantin, 1788.

 

En 1789, l’abbé Fabarel verse à William Herschel (1738-1822) la somme (astronomique !) de 2774 livres (françaises) pour l’achat d’un télescope. On conserve de lui une lettre, adressée depuis Slough (près de Windsor) le 24 mars à l’abbé Fabarel, pour lui dire qu’il pourra lui envoyer dès avril « a Newtoninan reflector of 7 feet focal length » (un réflecteur newtonien d’une distance focale de 7 pieds). Le prix est de 100 guinées anglaises, auxquelles s’ajoutent 1,5 guinées de port. Herschel joint quelques articles de ses communications à la Royal Society, qu’il prie l’abbé Fabarel de « lui faire l’honneur de les présenter avec ses respects » à l’Académie de Dijon.
 

C 3690
ADCO, C 3690 : Lettre de l'astronome anglais William Herschel à l'abbé Fabarel,
directeur de l'observatoire de Dijon, pour l'informer de la disponibilité
du téléscope qu'il veut lui commander, 24 mars 1789.

 

Herschel avait conçu en 1776 et construit en 1778 ce télescope de 7 pieds de distance focal, grâce auquel il découvrit la planète Uranus en 1781.
 


Téléscope de sept pieds. Reconstruction d'un télescope semblable
à celui qui servit à la découverte d'Uranus. Musée d'astronomie Herschel, Bath.
Photo : Wikipédia


 

C 3690
ADCO, C 3690 : Lettres de voitures "par les voies des coches d'eau et des guimbardes passant par la Bourgogne"
depuis Paris de deux caisses contenant le télescope de William Herschel,
20 août 1789.

 

Le télescope arrive en deux caisses pesant ensemble 215 livres depuis l’Angleterre (par Calais) en août 1789, comme en témoignent les lettres de voiture.

Le vieil abbé Fabarel, dont l’écriture tremblote de plus en plus, rend son dernier compte aux États de Bourgogne le 14 mai 1790 : « Sur la somme de trente six livres qui restait entre mes mains lorsque j’ay rendû mon dernier compte, j’ay fait faire une toille sur un chassis enduite en blanc de plomb, pour le microscope solaire qui a couté 12 livres et en differents autres ouvrages pour le service de l’observatoire j’ay fourni bien au-dela de ce qui me restait, et je continue les depenses a mon compte ».
 

C 3690
ADCO, C 3690 : Compte rendu par l'abbé Fabarel à l'Académie de Dijon
 des 15.000 livres allouées pour aménager et équiper l'observatoire, 1788-1790.

 

Mais la Révolution signe la fin de ce premier observatoire. Les États et l’Académie sont supprimés et il n’y a plus de gouverneur de Bourgogne. On a encore trace de l’activité de l’observatoire en 1791. Puis l’abbé Bertrand, qui a refusé de prêter le serment et démissionné de son poste au collège, quitte Dijon pour rejoindre l’expédition qui part à la recherche de Lapérouse ; l’abbé Fabarel, quant à lui, meurt le 12 janvier 1793 à l’âge de 86 ans. L’observatoire abandonné est victime d’un incendie à cause du feu d’artifice qu’on tire du haut de la tour le 14 juillet 1800, pour célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille. La Révolution avait eu raison, dans les faits et jusque dans les symboles, du premier observatoire astronomique de Dijon. Un observatoire ne reprit véritablement du service à Dijon que dans les années 1840, sur un nouveau pied, comme le prouvent les manuscrits de ses observations, conservées à la bibliothèque municipale de Dijon.

Fruit des Lumières, ce premier observatoire dijonnais se constitue à l’instigation de savants abbés, grâce à l’appui royal matérialisé par le soutien du gouverneur de Bourgogne. L’Académie est alors, en quelque sorte, le bras savant des États de Bourgogne. La ville de Dijon bruisse de communications, de discussions et de controverses scientifiques. Science ouverte, véritablement interdisciplinaire, faisant la part belle aux amateurs et avec le soutien libéral des autorités.

Mais cette émulation n’est pas purement locale : les astronomes dijonnais sont en relation avec les savants parisiens, des horlogers genevois et des fabricants d’instruments d’astronomie anglais. C’est toute l’Europe des Lumières qui cherche alors à explorer le ciel.

 

Tous les documents d'archives ici reproduits sont conservés sous la cote C 3690.

 

Bibliographie :

L. S. « Le nouvel observatoire de Dijon », dans La Revue de Bourgogne, 1923, 479-486.

A. Gasser, « Essai historique sur l’astronomie en Bourgogne », dans Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-lettres de Dijon, 1924, p. 89-167 [notamment p. 114-154].

H. Richard, « L’abbé Bertrand, professeur d’astronomie au Collège de Dijon », dans Annales de Bourgogne, t. LI, 1979, p. 98-109.

H. Mouillebouche, Palais ducal de Dijon. Le logis de Philippe le Bon, Chagny, 2014.

M. Gros, « Astronomes « professionnels » et « amateurs », du xviiie siècle à nos jours », dans A. Hurel (dir.), La France savante, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2017 p. 213-224 (https://books.openedition.org/cths/2699?lang=fr consulté le 24 juillet 2023)

 

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