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Archives départementales de la Côte-d'Or

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"La rentrée continue ! Après les cours de latin et de paléographie (niveau confirmé et paléographie de la fin du Moyen Age), ce sont les cours de paléographie pour les débutants et les intermédiaires qui vont reprendre la semaine prochaine (mardi 29 septembre à 17 h pour les intermédiaires et mercredi 30 septembre à 14 h pour les débutants). Pour des raisons d'organisation, les Archives départementales auraient besoin de connaître le nombre approximatif de personnes qui envisagent de suivre ces cours. Merci à celles et ceux qui sont intéressés de bien vouloir se signaler auprès du secrétariat (par mail : archives@cotedor.fr ou par téléphone : 03 80 63 66 98).
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Le document du mois de septembre - Buffon et sa Grande Forge

L’invention d’un naturaliste

 

17 F 10/2.2Atlas des bois appartenant au comte de Buffon (vers 1770)

« Toutes les inventions des hommes ne sont que des imitations assez grossières de ce que la nature exécute avec la dernière perfection. »

En 1767, en pleine époque des Lumières, Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, intendant du Jardin du roi, membre de l’Académie française, décide de construire un grand établissement sidérurgique, pour lequel il obtient en 1768 l’autorisation du roi Louis XV. Pour faire fonctionner la Grande Forge, il fallait évidemment beaucoup de bois. L’atlas des bois de Buffon, composé de 21 planches, n’est pas seulement un document permettant de gérer la seigneurie du comte de Buffon : c’était aussi, pour l’industriel, un répertoire des sources de l’énergie nécessaire à son établissement métallurgique, ainsi qu’un document d’histoire écologique, établi avec soin pour le noble naturaliste. Enfin, c’est au détour de cet atlas que l’on découvre un plan détaillé de la Grande Forge et de son environnement naturel.

BuffonBuffon choisit pour sa Grande Forge le site de la vallée de l’Armançon dans son fief de Buffon, à l’ouest du village, à proximité du passage futur du canal de Bourgogne, dont il a connaissance du projet, et qui sera mis en service bien après sa mort.

Au droit d’un méandre qui vient tangenter un éperon rocheux émergeant de sept mètres du fond argileux de la vallée, il profite d’un bras naturel qu’il utilise comme bief.

Il définit ainsi deux niveaux d’implantation ; le niveau inférieur, proche du niveau de l’eau et du bief ; le niveau supérieur, sur le petit replat défini par l’émergence rocheuse, qui est aisé d’accès et libre des risques d’inondations dues aux crues assez fréquentes de l’Armançon.

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Le niveau bas est donc celui des installations, intégrées et dédiées à la production, qui profitent de la force hydraulique. Pour réguler l’apport d’eau dans le bras naturel devenu bief amont (plan de 1769), il crée un barrage sur l’Armançon, qui est encore en place dans son état d’origine. Dix ans plus tard (plan de 1780) il décide de creuser un bief artificiel amont de 320 m de long venant chercher le niveau d’eau plus haut dans la rivière pour augmenter la puissance, et fait combler la part devenue inutile du bras naturel.

Le courant d’eau du bief est canalisé dans trois canaux étroits issus du bief amont, et transformé en énergie par de grandes roues à aube et des mécanismes alimentant des machines dans les ateliers ; les canaux moteurs sont définis par les murs des bâtiments d’ateliers placés dans le lit du bief : haut-fourneau, forge d’affinerie, fenderie et leurs dépendances, forment ainsi le cycle complet de production.
Du fait des risques de crues, l’activité demeure saisonnière.

Le niveau haut a un double rôle.
Dans sa partie la plus proche du bief, au sud, ce petit plateau est destiné aux installations d’accès et de stockage des matériaux au sec (le charbon de bois, le minerai) et à l’alimentation par le dessus du haut-fourneau, dans le gueuloir.
Au nord, Buffon installe une grande cour, qui est le cœur social et commercial de l’entreprise.

Dans ce grand espace rectangulaire, Buffon réunit, en des habitations spécialement prévues et adaptées à leur statut social, les cadres de l’entreprise et les ouvriers les plus qualifiés, ainsi que leurs familles.
Il prévoit des dispositions communes afin qu’une forme de vie autarcique puisse s’organiser, avec production du pain, ferme pour le lait, basse-cour pour les œufs, potager et verger - et que soient évitées des discontinuités de la production. Il prévoit une salle de bains pour l’hygiène commune, et une orangerie pour décorer la cour.
Une horloge placée sur le pigeonnier rythme le temps collectif.

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Cette grande cour est aussi le lieu de mise en scène de la production de l’établissement sidérurgique : on y stocke les matériels produits, on les montre aux visiteurs et clients. S’y élabore l’image d’un établissement moderne, organisé de façon rationnelle, qui préfigure avec une grande clarté d’esprit, et au moins soixante ans d’avance, ce que seront certains des établissements industriels du XIXe siècle.

Pour Buffon, la mise en scène de l’excellence de ses choix et de sa production est une démonstration de la modernité de sa pensée, de sa forme visionnaire, et une condition du succès de l’entreprise.
C’est pourquoi il construit un parcours théâtral destiné à impressionner.
Après avoir franchi les grandes grilles du portail d’honneur forgées sur place, le visiteur peut découvrir les productions de l’établissement dans le bâtiment en galerie placé au nord face au haut-fourneau.

Puis le parcours le conduira devant une façade théâtrale, composée avec soin, et devant le haut-fourneau, sorte de sanctuaire dédié à la science métallurgique (peut-être reproduit dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert).
Le visiteur pénètre enfin dans ce temple en partie souterrain, sorte de grotte de Vulcain, et assiste en vue plongeante à la coulée depuis un escalier majestueux à balcons latéraux, probablement inspiré de l’escalier de Gabriel du Palais des Ducs de Dijon (construit entre 1733 et 1737).

Par ces dispositions remarquables, Buffon apparaît comme un précurseur de l’ouverture des lieux de production au public, qui reposent à la fois sur une forme de transparence des conditions de production, et sur une vision dynamique de la relation au client, se fondant sur sa curiosité et son intelligence.

Gravure

Vue d'ensembleLa conception originelle de Buffon est toujours visible sur le site aujourd’hui.
La plupart des bâtiments sont encore en place. Ils permettent au visiteur de prendre conscience de l’ampleur de l’entreprise de Buffon, œuvre du XVIIIe siècle, héritière de la métallurgie nord-bourguignonne et notamment cistercienne, et étape visionnaire des pratiques et des enjeux de la production du monde moderne ; enjeux qui changeront d’échelle plus tard en France, pendant la première moitié du XIXe siècle, à l’époque industrielle.

Cependant, la Grande Forge, très vite après les origines de sa conception, a fait face aux contingences, et à l’évolution de l’économie générale.
C’est un lieu vivant, qui le demeure, et dont l’évolution historique est inscrite dans l’espace.
La première grande évolution est la construction en 1777 d’un nouveau bâtiment pour le nouveau maître de forge Chesneau de Lauberdière. Cette disposition altère quelque peu le caractère « humble » (tout est relatif) de la conception d’origine de Buffon, en produisant un effet de castelet induisant plus nettement le rapport de classes, que n’avait pas dessiné Buffon à l’origine.

Vue balloideLa seconde grande évolution est le changement de production en 1866 avec la création d’une cimenterie.
Cette nouvelle installation modifie en partie les dispositions d’origine, mais contribue à maintenir l’essentiel. Ses vestiges sont significatifs : fours à chaux, circuit de chemin de fer, rapport au canal, et sont constitutifs de la richesse du site.

La troisième grande évolution est la reconnaissance progressive de la Grande Forge comme patrimoine architectural, industriel et archéologique, dont a en particulier témoigné la période d’action d’une association de sauvegarde et de mise en valeur entre 1978 et 1994. Cette association a déposé aux Archives départementales tout le matériel archivistique collecté durant ces années. L’ensemble forme la belle collection Leroy Buffon (fonds 103 J), dotée d’un inventaire très détaillé.

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La Grande Forge a bénéficié depuis de programmes successifs, d’entretien, de restauration, de recherches archéologiques, et d’un regain d’intérêt qui en font un centre de visite et de découverte incontournable du nord de la Bourgogne, au même titre que l’abbaye de Fontenay, ou que le château de Bussy-Rabutin.

Madame Veyssière-Pomot, propriétaire de la Grande Forge, a souhaité en poursuivre l’aménagement et la mise en valeur. C’est dans ce cadre que nous avons étudié ce site et ces bâtiments. Le propos est de projeter une nouvelle fois la Grande Forge dans l’avenir, pour poursuivre sa restauration, et porter haut la pensée et l’œuvre de Buffon, intellectuel des Lumières, savant botaniste et minéralogiste, entrepreneur audacieux et visionnaire. L’objectif est de transmettre cette pensée et cette œuvre de façon dynamique aux générations futures, visiteurs individuels, groupes curieux, entreprises à la recherche de leurs racines, chercheurs de l’histoire des activités des hommes.

La Grande Forge de Buffon a été retenue par la Mission Bern en 2018, dans le but de restaurer et sauver les dispositifs hydrauliques. Ainsi, la Grande Roue a pu être restituée et est présentée au public depuis juillet 2020.

Dominique JOUFFROY, architecte du patrimoine

 

Archives départementales de la Côte-d’Or,
17 F 10

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